Sabrina Ouazani, le 7ème art dans la peau

Sabrina Ouazani, le 7ème art dans la peau

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Sabrina Ouazani a 24 ans. Et pourtant cette jeune actrice a déjà dix ans de carrière derrière elle… Remarquée en 2005 pour sa performance dans L’Esquive d’Abdellatif Kechiche, Sabrina Ouazani n’en finit pas ses collaborations fructueuses avec les meilleurs réalisateurs français. Et internationaux. On l’a récemment vu dans le dernier film du cinéaste iranien Asghar Farhadi Le Passé, sélectionné et primé à Cannes. La jeune femme, bouleversante de naturel, revient pour nous sur son parcours, ses envies et sa passion du 7ème art. Interview.

Echos d’Orient : Vous avez gravi les marches de Cannes cette année. Bien entourée puisque vous avez joué dans le dernier film d’Asghar Farhadi Le Passé. Racontez-nous cette rencontre…

Sabrina : Quand j’ai appris qu’Asghar Farhadi faisait un film en France, je me suis dit que c’était maintenant ou jamais. J’étais allée voir son film Une séparation trois fois au cinéma. J’étais complètement fan. Mais Asghar cherchait une jeune fille maghrébine d’une vingtaine d’années non-professionnelle pour interpréter le rôle d’une Iranienne sans papiers fraîchement arrivée en France. J’ai appelé encore et encore, je voulais absolument faire partie de l’aventure. Pour la petite histoire, lors de notre première entrevue, rien n’était gagné, il m’a demandé si je savais jouer avec un fort accent iranien. Pendant quelques instants j’ai réfléchi. La tentation était grande de mentir (rires). Mais bon, il fallait bien que je dise la vérité, je ne pouvais que lui promettre de travailler ma diction. Ça a marché. Quand j’ai appris que j’étais prise, j’ai explosé de joie, hurlé, chanté, dansé en bas de chez moi à la Courneuve. Les gens ont dû me prendre pour une folle ce jour-là.

Comment s’est déroulé le tournage ?

Sur le tournage, même s’il y avait la barrière de la langue [Asghar Farhadi ne parle pas français, ndlr], il y avait une concentration extraordinaire. Asghar Farhadi me disait souvent, ne joue pas, sois. Une expérience parfois troublante !

Avant d’en arriver là, vous avez commencé jeune, 13 ans, dans L’Esquive. Comment vous êtes-vous retrouvée dans le casting d’Abdellatif Kechiche ?

Grâce à ma mère ! Elle avait trouvé une petite affiche à la station de tramway à La Courneuve. Le casting sauvage de l’Esquive ! Elle nous l’a donc proposé à mon frère et moi. Sans nous forcer. Comme un passe-temps. Pour l’expérience et les souvenirs. On s’est laissé prendre au jeu. Et voilà, on s’est retrouvé à jouer une scène d’improvisation dans une petite salle à Bobigny. Ma meilleure amie et moi étions censées revenir d’un cours de théâtre et mon frère nous demandait où nous étions. Je devais lui trouver un mensonge sous prétexte que c’était un peu la honte de faire du théâtre dans une cité à ce moment-là. C’était parti.

Et votre mère, grâce à qui tout a commencé, que pense-t-elle de votre parcours ?

Elle reste pragmatique me rappelant que tout peut s’arrêter du jour au lendemain. C’est ma mère qui m’a appris ça avant tout le monde. Elle m’a toujours dit de rester humble, surtout après ma nomination Meilleur espoir féminin aux Césars 2005. « Sois gentille avec les gens quand tu montes les marches, ça sera les mêmes quand tu les redescendras ». Je garde cette phrase en tête pour ne pas prendre la grosse tête.

Abdellatif Kechiche a été couronné de succès à Cannes avec La vie d’Adèle. C’est quoi son secret ? Y a-t-il une méthode Kechiche ?

S’il y a une méthode Kechiche, c’est une école de la spontanéité. Un peu brut.

Il faut savoir que c’est particulier. Pour L’Esquive, il n’y avait pas de gros budget, il n’y avait pas vraiment de scénario. C’était au jour le jour. Il encourageait l’improvisation. De ce fait, sur le tournage ,je me souviens qu’il y avait beaucoup de discipline parce qu’il fallait être attentif, toujours aux aguets.

C’est une très bonne école à vrai dire.

Et votre approche à vous ?

Je n’aime pas trop répéter pour garder une certaine fraîcheur. Peut-être des restes de ma rencontre avec Abdellatif. Je n’apprends jamais mes textes. Je les lis deux, trois fois le matin. Mais j’essaye de me renseigner, d’aller à la rencontre des gens quand les sujets sont complexes comme le conflit israélo-palestinien évoqué dans le film Inch’Allah d’Anaïs Barbeau-Lavalette ou la grève du sexe des femmes marocaines dans La source des femmes [de Radu Mihaileanu, ndlr]. Pour Inch’Allah, je suis allée dans les camps de réfugiés en Cisjordanie, j’ai appris le palestinien, j’ai observé et essayé de me nourrir de ce que je voyais. Et en général dans la vie de tous les jours, je suis comme ça, j’observe beaucoup. Personnellement, je ne sais pas comment font ces comédiens qui s’enferment dans leur tour d’ivoire, ceux qui se coupent de la réalité quotidienne du fait d’une certaine notoriété. Comment représenter le monde si on n’est plus en contact avec lui ?

Justement, les rôles que vous avez interprétés ne sont jamais anodins. Je pense au thème du mariage forcé évoqué dans Les 3 petites filles de Jean-Loup Hubert ou celui du conflit israélo-palestinien dans Inch’Allah, pour ne citer que ces deux films. Qu’est-ce qui vous fait accepter un rôle plutôt qu’un autre ?

Je ne choisis pas mes films, ils me choisissent en fin de compte. Je marche beaucoup au coup de cœur. La rencontre avec le réalisateur est très importante pour moi aussi. Mais je n’ai jamais accepté un film pour de l’argent par exemple.

Il est vrai qu’instinctivement je vais vers des films assez engagés. Je pense à Des hommes et des dieux de Xavier Beauvois sur l’assassinat des moines de Tibhirine ou Inch’Allah toujours. J’ai envie de divertir, j’ai envie de faire rire mais j’ai surtout envie de faire réfléchir. Ma petite sœur a 17 ans et je vois comme c’est devenu compliqué aujourd’hui d’ouvrir un livre parce qu’il y a tellement de conneries à la télé. Il y a ces gens qui nous influencent et qui deviennent des modèles pour les enfants, les Nabila and Co. Si je peux prendre un outil de divertissement comme le cinéma et réussir à intéresser quelqu’un sur un sujet important, ça me va (rires).

Les médias parlent facilement d’une jeune génération d’actrices d’origine maghrébine. Leïla Bekti, Amelle Chahbi, …

Que pensez-vous de cette « labélisation » ? Avantages ? Frein ? Absurdité ?

Je suis très fière de mes origines mais cette « labélisation » peut me déranger.

C’est mettre les personnes dans des cases. On est de jeunes comédiennes point. Quand on parle de Mélanie Laurent, Mélanie Thierry ou Sara Forestier, parle-t-on d’une jeune génération d’actrices blondes aux yeux bleus ? C’est absurde dans un certain sens !

Etre actrice pour moi, c’est pouvoir vivre mille vies. Sans étiquette, sans cloisonnement. C’est ça qui m’éclate.

Vous êtes très fière de vos origines… justement quels rapports entretenez-vous avec vos origines algériennes ?

Un rapport fort. Paradoxalement. Je dis paradoxalement parce que je ne suis jamais allée à Sibi Bel Abbès, le village natal de mes parents. Mais ça a toujours été un rêve, quelque chose qui m’a manqué. Découvrir l’endroit où mes parents ont vécu, où ils se sont rencontrés, où ils sont tombés amoureux l’un de l’autre. J’ai soif de connaître. C’est important pour moi. D’ailleurs, j’ai écrit un court-métrage, Là-bas, sur cette relation ambiguë que je garde avec l’Algérie. J’y évoque cette « nostalgie imaginaire » comme j’aime à le dire. Imaginaire parce que je n’ai pas connu. Mais nostalgie quand même. Celle que mon père m’a transmise via les histoires qu’il nous racontait et qu’il m’a offertes en héritage.

Quels projets sont sur le feu en ce moment pour vous ?

Je viens de finir le film L’Oranais du réalisateur franco-algérien Lyes Salem, qui traite de l’indépendance de l’Algérie et du retour des légionnaires dans leurs familles. Et oui, l’Algérie toujours! Je joue également dans la pièce Amour sur place ou à emporter au Théâtre du Gymnase à Paris tout l’été. Beau challenge de monter sur les planches.

Que peut-on vous souhaiter de bon maintenant,  plus personnellement?

J’aimerais aller au bout de mon film, Là-bas et le réaliser en fin d’année. J’espère tout au moins. Ça fait pas mal de temps que je le porte. J’aimerais aussi garder auprès de moi les gens que j’aime. Et puis allez ! Pourquoi pas, dans quelques années, un petit mariage et des enfants ! (rires).

E.O

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