Racisme : « AZZI », mon nom est « noir »

Racisme : « AZZI », mon nom est « noir »

Longtemps espaces de transit des candidats à l’émigration vers « l’Eldorado » européen, les pays du Maghreb deviennent aujourd’hui terre d’accueil des migrants subsahariens. Un changement qui crée parfois tensions et dérives xénophobes dénoncées par les associations locales des droits de l’homme.

Peau d’ébène. Regard rieur. Cheik est ivoirien résident permanent au Maroc. Un « Azzi » – « un noir » en arabe, ndlr – comme disent dédaigneusement les racistes qui croisent son chemin. Si le jeune homme passe désormais au-dessus des mesquineries xénophobes qui sont le ressort d’une minorité – comme toujours – à son arrivée dans le Royaume en 2007, il se souvient « du directeur adjoint du Club de football à Agadir qui clairement n’a jamais voulu [lui] serrer la main et d’autres qui ne [lui] adressaient simplement pas la parole. Aujourd’hui encore, dans les cafés, des serveurs font semblant de ne pas [le] voir ». Des stratégies d’évitement, symptômes d’une discrimination au quotidien. Aujourd’hui Cheik vit à Tamesna, dans la banlieue de Rabat et s’engage activement dans le milieu associatif pour la défense des droits des immigrés au Maroc. « Parce qu’il y a des mentalités à faire évoluer. »

Prise de conscience progressive. Car les faits divers dramatiques se multiplient depuis plusieurs années. Ils s’appellent Ismaila Faye, Toussaint Alex Mianzoukouta ou Charles Alphonse N’dour. Sénégalais ou Congolais, ils sont décédés après un accrochage pour une place de bus pour le premier, une arrestation qui a mal tournée pour le second et enfin lors d’un pogrom dans le quartier de Boukhalef à Tanger pour le dernier.

Face à la montée du racisme, les politiques s’emparent du sujet. Doucement. En 2013, une opération exceptionnelle de régularisation des personnes migrantes sur le sol marocain est lancée durant l’année 2014. Sur 27 130 demandes reçues, 17 916 personnes ont été régularisées, selon le ministère de l’Intérieur. Si les associations de défense des droits des immigrés ont dénoncé des critères de régularisation trop rigides, une prise de conscience s’est amorcée. « Les gens ont pris conscience qu’être clandestin est un statut temporaire et non une identité, une nature. Le regard a changé.» note Cheik. Et d’ajouter : « Ça a permis à certains migrants de renoncer au voyage vers l’Europe puisqu’ils se sont sentis reconnus, citoyens autorisés à construire un projet de vie ici». Les associations restent sur le qui-vive en sensibilisant au quotidien. Le 21 mars 2014, une campagne contre le racisme envers les migrants subsahariens, « Je ne m’appelle pas AZZI », était lancée par le collectif « Papiers pour tous.» Une première.

Ping-Pong. Pourtant, tous ne partagent pas l’optimisme ambiant. Le GADEM – groupe antiraciste d’accompagnement et de défense des étrangers et des migrants, ndlr – rappelle un fait troublant : au lendemain de l’annonce officielle de l’arrêt de l’opération massive de régularisation, le 10 février dernier, une descente de police est orchestrée dans la forêt de Gourougou à proximité de l’enclave espagnole de Melilla. 1 200 personnes sont arrêtées. « Une rafle » pour les assos, une « libération de femmes et enfants victimes de réseaux de passeurs et de la traite » pour les autorités.

Même phénomène dans la région de Oujda, qui est le terrain d’un « ping-pong humain». Les migrants clandestins y sont ainsi expulsés à la frontière algérienne à quinze kilomètres de là pour être aussitôt renvoyés au Maroc par l’armée algérienne. Retour à la case départ.

Psychose sanitaire à Alger. Pourtant, l’Algérie subit davantage de pressions migratoires à ses frontières Sud. Elle devient terre de refuge des migrants ressortissants maliens ou nigériens fuyant l’instabilité politique pour les uns et la misère économique pour les autres. Le 5 avril dernier, cinq cent migrants étaient arrêtés par l’armée dans la région de Tamanrasset. Ce phénomène de migration clandestine « risque de perdurer, en raison de l’insécurité qui prévaut dans les pays du Sahel » reconnaît le premier ministre Abdelamalek Sellal. Des reconduites sont envisagées au cas par cas « en fonction de l’amélioration de la situation sécuritaire dans les pays ».

La situation ne laisse pas indifférent et les dérives xénophobes s’institutionnalisent. L’éditorialiste Abdou Semmar du site d’information indépendant Algérie Focus dénonçait en septembre dernier, la « négrophobie » du député islamiste du Front de la justice et du développement (FJD) Lakhdar Benkhellaf. Le parlementaire fustige ces « immigrés subsahariens qui sont présents sur le territoire national et qui constituent une menace pour la société sur le plan sécuritaire et sanitaire ». Un lien entre immigrés et péril sanitaire imminent fait son chemin dans les esprits depuis la résurgence d’Ebola en mars 2014. La solution?  « Mettre en place des camps afin que ces migrants ne puissent plus rester devant les mosquées, dans les marchés et sur les routes pour emmerder les Algériens. » déclarait M. Benkhellaf dans la presse nationale. « Des camps pour empêcher ces « Africains » de s’installer et vivre en Algérie. Des camps, rien que des camps. Une sorte de “solution finale à l’algérienne” ? No comment! » s’emporte Abdou Semmar.

Le déni tunisien. Le sujet de la xénophobie reste délicat au Maghreb. La militante tunisienne Maha Abdelhamid dresse le constat d’un déni généralisé dans sa vibrante lettre ouverte aux députés tunisiens le 16 avril dernier : « RACISME » écrit-elle, « ce mot exotique qui renvoie à l’Afrique du Sud, à l’Amérique ou aux pays européens. Un mot que l’on croit étranger à notre pays. Pourtant des pratiques discriminantes, des mots stigmatisants et humiliants, des comportements agressifs et violents envers les concitoyens noirs sont monnaie courante chez nous. Cela s’appelle du RACISME ». Si les populations immigrées font face à des discriminations comme partout, un phénomène propre à la Tunisie effraie les défenseurs des droits de l’homme. Celui d’un racisme envers les Tunisiens noirs de peau qui représenteraient 15% de la population selon l’association ADAM. Dans le village de Gosba au sud du pays, le journaliste Sandro Lutyens fait état d’un quasi-apartheid dans son reportage « À la rencontre des habitants de Gosba, le « village des noirs ». Là-bas, rapporte-t-il, écoliers tunisiens  « blancs » et écoliers tunisiens « noirs » prennent des bus séparés. Mais chut! Les associations en première ligne de la dénonciation sont régulièrement taxées de vouloir diviser la nation.

Les pays du Maghreb font aujourd’hui l’expérience du brassage culturel, résultat de dynamiques migratoires nouvelles. Ces enjeux imprègnent les sociétés et interrogent les politiques qui devront éviter soigneusement les tentations nationalistes. À suivre de près.

E.O

Aucun commentaire

Poster un commentaire