
En décembre dernier, au 50 rue Breteuil, l’association Schebba faisait entrer les quartiers nord dans le centre-ville marseillais à l’occasion de son marché de Noël solidaire. Entre pâtisseries orientales, ateliers bien-être et conversations animées, une énergie chaleureuse circulait ce 13 décembre. Au cœur de cette effervescence, Nina Guerrouj, coordinatrice de l’association Schebba, veillait à tout, déterminée à offrir une visibilité aux talents trop souvent invisibles des femmes de la Busserine.
Le salon solidaire, bien plus qu’un espace esthétique
Dans ces quartiers populaires de Marseille, où la pauvreté et le chômage féminin s’entremêlent à un fort isolement territorial, prendre soin de soi est souvent relégué au second plan. « C’est un coût, un déplacement, et souvent les femmes n’ont ni l’argent ni le temps », explique Nina Guerrouj. De ce constat est né un projet audacieux : un salon de coiffure solidaire. Inauguré récemment, il accueille jusqu’à 45 clientes par jour. Les tarifs sont adaptés aux faibles revenus — 8 euros la coupe pour les bénéficiaires du RSA — rendant accessible ce qui devient ailleurs un luxe. Mais l’enjeu dépasse la simple mise en beauté. « Si je devais lui donner un nom, ce serait La Fabrique des femmes. C’est un endroit où l’on vient se reconstruire, rencontrer l’autre, s’émanciper et puiser la force de décrocher un emploi. » explique Nina.
Dans cet espace, l’esthétique devient un levier d’insertion. Entre un brushing et une couleur professionnelle, un entretien d’embauche se prépare parfois. En partenariat avec le service des ressources humaines de Deloitte, l’association propose également une préparation aux entretiens, encadrée par des professionnels : conseil en image, travail sur la posture, accompagnement à l’oral et accès à une boutique solidaire pour choisir une tenue adaptée. Ici, l’estime de soi n’est pas un détail. Elle constitue le point de départ d’un parcours vers l’autonomie.
Sororité, transmission et entrepreneuriat
Mais le salon de coiffure n’est qu’un des leviers portés par Schebba. Autre pilier de l’association : le Café solidaire. Né d’un concours de pâtisserie, il s’est progressivement structuré en véritable service traiteur. Des savoir-faire culinaires, souvent hérités des cultures méditerranéennes, trouvent ici une reconnaissance économique et sociale. Schebba accompagne aujourd’hui 460 familles adhérentes et assure près de 80 accompagnements administratifs par semaine. Chaque année, 90 femmes suivent des cours de français et des formations numériques pour mieux naviguer dans un quotidien désormais digitalisé. Malgré cette dynamique, Nina Guerrouj observe une stagnation sociale préoccupante. « On a des mamans qui sont là depuis vingt ans et qui n’avaient jamais pris le train », confie-t-elle. Certaines ont découvert Paris pour la première fois lors d’un déplacement organisé par l’association. Le repli territorial demeure une réalité silencieuse. Dans ce contexte, l’autonomie économique devient une priorité. Deux femmes accompagnées par le Café solidaire ont déjà lancé leur activité indépendante, amorçant un cercle vertueux où chacune, en progressant, ouvre la voie à une autre. Lors du marché de Noël, cette dynamique était visible : derrière les étals de pâtisseries orientales, des mères de famille affirmaient leur place dans l’espace public, non plus comme bénéficiaires, mais comme actrices.
Soutenir la Fabrique des Femmes
Les projets pour l’année à venir sont clairs : pérenniser le poste de la coiffeuse professionnelle et structurer davantage le Café solidaire autour d’un véritable laboratoire de production et de formation. Issue d’une lignée de femmes engagées qui ont fondé Schebba il y a quarante ans, Nina Guerrouj poursuit cet héritage avec constance. À la Busserine, l’émancipation ne se proclame pas : elle se construit, patiemment, dans un salon de coiffure ou lors d’un atelier numérique. Une dynamique discrète mais essentielle, qui redessine peu à peu les trajectoires et révèle la force d’une solidarité féminine profondément ancrée dans le territoire.
F.C




