Suis-Je Charlie ?

Suis-Je Charlie ?

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Le jeu s’est inversé. en ce week-end de janvier 2015, la règle n’était pas de chercher Charlie mais plutôt de tenter de repérer dans cette foule immense, ceux qui ne l’étaient pas.

Cette fois, police et organisateurs s’accordaient pour compter les millions de Charlie(s) qui défilèrent dans les rues, hommage silencieux et historique. Des millions de photos de profil Facebook reprenant le « logo » « Je suis Charlie » au hashtag du même nom sur twitter, des millions de pancartes aux bougies dont les flammes ont fini par vaciller et s’éteindre…? Pas tout à fait. Allez chiche, on va y croire encore à cette union nationale, à cette France dont les cœurs battent à l’unisson. Après les attentats les plus meurtriers que la France n’aient jamais connus, l’Hexagone est en chantier, la République se regarde enfin dans le blanc des yeux bleus, noirs, verts, marrons…

Pédale douce sur la stigmatisation médiatique

Comme à chaque gros événement qui secoue l’actualité, il est intéressant d’observer le traitement de l’information par les médias de masse. Les chaînes d’infos en continue, souvent plus soucieuses de la fluidité de l’information que de sa pertinence, ont souvent dérapé et amalgamé. Il faut cependant reconnaître que de nombreux médias, des observateurs et même certains présentateurs de journaux ont fait l’effort de dissocier l’Islam de ces prétendus défenseurs auto-proclamés du prophète. Certes, il ne devrait pas être besoin de rappeler la différence mais les tentations d’amalgame sont encore légion et la vigilance reste de mise…

Souvenez-vous de cette voiture qui fonça sur la foule en décembre à Nantes et dont tous les journaux s’accordaient pour répétaient qu’on avait clairement entendu « Allahou Akbar » au moment de « l’attaque ». L’information s’est répandue comme une traînée de poudre jusqu’à ce que quelques jours plus tard, un témoin de l’histoire révélera que c’est lui qui implora Dieu de l’aider à ce moment précis et en aucun cas le chauffeur de la voiture incriminée. Ce « démenti » aura bien moins d’échos dans les médias.

Se désolidariser de ceux qui veulent qu’on se désolidarise

Allez chiche, on reste Charlie, on reste uni, oui mais… Dans ce cas, pourquoi demander aux musulmans de France de se désolidariser des actes terroristes ? N’est-ce pas insultant de pouvoir penser que, a priori, les musulmans seraient solidaires des terroristes et que donc ils doivent ostensiblement marquer leur différence comme si celle-ci n’était pas évidente et au nom d’une pseudo éducation des masses sûrement trop bête pour comprendre.

Qu’est-ce qui fait que les braises s’enflamment ? Qui jette de l’huile sur le feu des guerres de religion ? Certains médias, quelques penseurs… Prenons l’exemple de l’épineux et délicat sujet du conflit israélo-palestinien. On nous fait croire depuis des années qu’il s’agit d’un conflit religieux. FAUX. Il s’agit d’un conflit de territoires, d’un Etat qui en colonise un autre au nez et à la barbe des résolutions internationales. Et parce que l’on mélange tout, on en arrive à des extrêmes incontrôlables, à des représailles dans des supermarchés juifs, à des rengaines antisémites. Parmi ceux qui continuent à noyer un poisson déjà moribond, ceux qu’on appelle des « polémistes », ne sachant plus comment les nommer autrement.

Du sens, donnez-nous du sens…

Bien-sûr, on a envie d’y croire, que maintenant on peut repartir sur des bonnes bases, que les politiques ont compris l’émotion du peuple et qu’ils ne vont pas tenter de la récupérer… Que penser alors de ce défilé de dirigeants autour de notre Président de la République ? Des chefs d’Etats qui piétinent parfois la liberté d’expression dans leur propre pays, venus parader en France pour refuser qu’on la bafoue chez nous… Faut-il voir un espoir dans cette image du premier ministre israélien Benyamin Nétanyahou marchant à côté du président palestinien Mahmoud Abbas ? Là aussi on a envie d’y croire. Que les plus hauts dirigeants de la planète, ceux qui décident de son sort et du nôtre, s’arrêtent quelques secondes pour faire le même constat que nous tous : on a tiré à la Kalachnikov sur des gens qui faisaient des dessins…

Et ces mêmes dirigeants politiques prompts à réagir à l’actualité et aux drames pour s’immiscer dans l’émotion collective auraient pu, auraient dû, se ruer au devant de la mosquée taguée d’insultes pour protester contre ça aussi… Le sens, le symbole aurait été fort. On a envie de croire que la prochaine fois, ils le feront.

Etait-il vraiment indispensable de convoquer au commissariat un enfant de huit ans pour apologie du terrorisme ?

C’est à l’école que l’enjeu est sans doute le plus important, mais l’école existe pour éduquer pas pour faire de la répression. Certaines réactions dans le milieu scolaire ont été disproportionnées. On a voulu imposé des points de vues à certains qui ne le partageaient pas. Oui, on a le droit de ne pas s’afficher « je suis Charlie », ne serait-ce parce qu’on n’est pas en accord avec la ligne éditoriale de ce journal. Oui, on a le droit de ne pas trouver juste qu’on caricature le Prophète. Tout cela peut être dit et reconnu, et entendre cette parole est essentiel. Là où l’école doit rappeler les règles si elles ne sont pas acquises, c’est sur la manière dont on témoigne son désaccord.

Responsabilité partagée

Un élève de collège me contait récemment comment il avait entendu un employé de mairie faisant traverser les enfants au passage piéton devant son école, affirmer, suite aux attentats de janvier, qu’il fallait « renvoyer tous ces Arabes chez eux ». Au-delà de l’ineptie et de la bêtise de cette diatribe haineuse, c’est l’exemple frappant d’idées qui circulent jusque dans les oreilles de nos collégiens et qui peuvent être répétées sans pour autant qu’ils adhèrent ni comprennent le sens.

Voilà pourquoi nous sommes tous responsables. Du citoyen au dirigeant. Par notre regard, par notre manière ou non de stigmatiser, par l’éducation que nous donnons, par le refus pacifique de ce qui nous est imposé, par le débat constructif, par l’ouverture d’esprit dont nous faisons preuve, par la tolérance et l’acceptation de la différence, par l’intelligence qui est la notre en tant qu’être humain, par le fait que nous soyons concernés par le sort de l’autre, par notre soucis de vivre en paix et ensemble, guidé par un Dieu, une étoile, une foi en l’homme, ou rien d’autre que sa propre pensée, qu’importe, nous sommes tous responsables.

Alors oui, à l’évidence, pour beaucoup d’entre nous, cela demande un effort pour se défaire de ses a priori, de sa peur de l’autre. Oui, cela demande un effort d’ouverture pour essayer de connaître, d’apprendre et de comprendre l’autre. Cet effort nous devons le faire, c’est notre meilleur rempart contre l’obscurantisme : l’ouverture pour laisser passer la lumière. C’est notre responsabilité à tous, au quotidien, mais il est aussi du devoir de nos institutions, qu’elles soient politique, économique, médiatique, culturelle et surtout éducative de faciliter et d’entraîner cette connaissance. Maintenant que nous nous connaissons tous, que nous savons tous que l’autre s’appelle Charlie, nous savons que nous seront jamais les meilleurs amis de tout le monde, mais on peut au moins essayer de vivre avec.

G.A

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