Mohed ALTRAD, élu meilleur entrepreneur mondial

Mohed ALTRAD, élu meilleur entrepreneur mondial

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@pascalguyot

Le 6 juin 2015, Mohed Altrad se voit décerner le « Prix mondial de l’Entrepreneur de l’Année ». Une première pour la France.

Son histoire atypique pourrait inspirer les plus grands écrivains tant elle relève du conte. Il était une fois, Mohed Altrad, fils du désert syrien. Nul ne connaît véritablement sa date de naissance. Seul souvenir de cette enfance, une mère jeune, violée et répudiée par son père. Un frère mort des conséquences d’une maltraitance. On commence ainsi nous dira-t-il. Mohed Altrad a une sagesse innée. Là où certains se seraient apitoyés sur leur sort, lui fait de ses épreuves une force. Il prendra son destin en main, bravera les traditions et ira à l’école. Il décrochera une bourse d’études qui lui permettra de quitter son pays natal. Il a environ dix-sept ans quand il pose les pieds pour la première fois sur le sol français, sans connaître ni la langue ni la culture. Il est aujourd’hui entendu par les plus grands chefs d’États. Belle revanche pour celui qui ne parlait pas un mot français. Loin des tentes bédouines, Mohed fait de son nom une renommée mondiale. Altrad devient le roi de l’échafaudage. Parti de peu, l’enfant du désert devient millionnaire et se construit un empire pesant plus de 300 millions d’euros. Rencontre avec celui qui fait briller la France.

Echos d’Orient. Vous avez obtenu le titre du meilleur entrepreneur mondial, que représente pour vous ce prix ?

Mohed : C’est un symbole très fort, d’autant plus pour une personne issue de l’immigration comme moi. C’est la première fois que la France remporte ce titre. Lorsque le président du jury annonce le gagnant, il ne prononce par notre nom, mais dit : « le gagnant est la France ». C’est une belle reconnaissance.

Vous avez dit : « Ce prix ne m’appartient pas, c’est la France qui l’a gagné », qu’entendez- vous par là ?

C’est comme la coupe du monde de football. Ce n’est pas Zidane qui l’a gagnée, c’est la France. Zidane est né en France, a appris à jouer au foot dans ce pays… Il est vrai que les médias ont tendance à faire beaucoup d’amalgames, qui sont parfois graves, mais il est important de reconnaître aussi certaines choses. Et me concernant, je suis reconnaissant à ce pays.

Enfant, comment imaginiez-vous la France ?

La Syrie n’a aucun lien avec la France, contrairement au Maghreb. Je ne parlais pas un mot français. J’avais lu deux traductions, une sur l’histoire du Général de Gaulle qui m’avait beaucoup fasciné, et une autre sur les écrits de Flaubert. Je suis donc arrivé en France avec tout cet imaginaire qui me fascinait. Mais une fois confronté à la réalité, c’était un vrai choc. D’autant plus que je suis arrivé dans les années ‘70. L’indépendance de l’Algérie était récente et le racisme très ancré. J’étais encore habillé comme dans mon pays d’origine et cela dérangeait. Lorsque je suis arrivé, rien ne m’a donné l’envie de rester et je voulais repartir. Mais j’ai compris que je devais apprendre de cette nouvelle culture et réussir à m’adapter.

« Ce prix ne m’appartient pas, c’est la France qui l’a gagné »

Vous êtes né dans un contexte violent, comment arrive-t-on à se construire dans cette douleur?

Difficilement. Un père chef de la tribu et une mère très jeune, violée et répudiée par mon père. Je suis né de ce viol. Et mon frère est décédé de maltraitance faite par mon père. Juste après ma naissance, ma mère décède et je suis élevé par ma grand-mère. Il aurait pu me tuer comme il a tué mon frère. J’ai eu la chance de ne pas être resté avec lui. C’est une histoire que l’on porte avec soi pour toujours et qu’on ne peut oublier.

La plupart des pays dont la santé économique est florissante sont souvent ceux qui ont valorisé le phénomène entrepreneurial. Pensez-vous que la France fait assez d’efforts pour faciliter la volonté d’entreprendre ?

Je ne sais pas. C’est assez compliqué. J’ai la chance d’avoir mon entreprise Altrad présente dans plus de cent pays et de connaître différentes cultures. La France a un problème avec l’argent. On ne parle pas d’argent. Ce sont les entreprises qui créent des richesses, or on ne les comprend pas. Vous pouvez demander à n’importe quel député comment fonctionne une entreprise, ils ne pourront pas vous répondre ! Et ce sont eux qui votent les lois. On ne peut pas aimer quelqu’un si on ne le comprend pas ! C’est un principe fondamental. Et je le vois bien autour de moi. En France, l’entrepreneur n’est pas compris et aimé comme il se doit.

Selon vous, pourquoi le rôle de l’entrepreneur n’est-il pas assez valorisé en France ?

Il y a un décalage qui existe et les écarts les plus importants à gommer sont les écarts culturels. Il faut beaucoup d’efforts. Quand je suis arrivé en France, je voulais repartir au bout de quelques jours. Je ne parlais pas la langue et les gens n’étaient pas spécialement sympas. Je ne pouvais pas repartir, car j’avais nulle part ou aller. Alors je suis resté et un jour j’ai compris que ce n’est pas la France qui va changer pour moi, mais que c’est à moi de changer et d’apprendre cette nouvelle culture.

Dans son ouvrage «  apprendre à entreprendre » Alain Fayol explique que l’on ne naît pas entrepreneur, mais qu’on le devient, êtes-vous de cet avis ?

Oui. Il y a des techniques d’entreprendre qui s’apprennent. Ensuite le sens de l’effort, la volonté, l’envie de réussir sont quelque chose en soi.

Quel est votre style de management ?

C’est un management complètement humaniste. J’ai établi une charte pour l’entreprise Altrad. Ce ne sont pas que des écrits, je les applique auprès du personnel. Tout part de l’humain. Si l’on prend les produits Altrad, il n’y a rien de sexy ! Il n’y a pas plus basique qu’une bétonnière et un échafaudage. Mais pour devenir une entreprise mondiale reconnue, il faut prendre en compte d’autres dimensions sinon cela ne fonctionne pas. L’entreprise est une construction humaine faite par les hommes, pour les hommes. Prendre en considération l’humain est important.

Que pensez-vous de la politique des quotas ?

Quelles que soient nos origines, nous sommes Français, c’est le regard que l’on porte sur nous qui est différent. Nous sommes sans cesse obligés de faire des efforts. Mais la notion de quotas me gêne. C’est une forme de ségrégation. La France dispose de nombreux talents, mais depuis trente ans, le chômage et la pauvreté augmentent, ce n’est pas normal.

Vous êtes également président du club de rugby à Montpellier, qu’est-ce qui vous a poussé vers ce choix ?

Le club était en très grande difficulté financière. Ils ont fait appel à moi pour sauver le club et j’ai accepté. À titre personnel, c’est un autre défi. Le rugby est un lieu où s’exercent les passions. C’est aussi l’occasion pour moi de faire passer un message et renvoyer en quelque sorte l’ascenseur social dans le pays où j’ai appris le français, fait mes études et où mes enfants sont nés. J’ai des liens affectifs avec la France.

Nommer le stade de rugby du nom de votre entreprise « Altrad », c’est une façon de laisser votre trace ?

Oui, il y a un côté matérialiste. C’est une façon de donner un côté institutionnel à l’entreprise Altrad.

En tant qu’entrepreneur, quels ont été les principaux défis à relever ?

Les débuts ont été très difficiles, le fait d’avoir repris une entreprise d’échafaudage en faillite, mais aussi les préjugés sur mes origines. Tous ces éléments ne donnaient pas envie au banquier de croire à mon projet. Il fallait se battre.

Quel message souhaiteriez-vous transmettre à la nouvelle génération ?

En racontant mon histoire et mon parcours à travers mes écrits je fais passer beaucoup de messages.

F.C

Altrad en quelques chiffres 

Date de création : 1985

870 millions d’euros de CA

+ d’ 1 million de clients à travers le monde.

7 300 salariés dans 16 pays

N°1 européen de l’échafaudage et de la bétonnière

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